• Je suis cette lenteur, Anne-France

    Je suis cette lenteur qui habille les corps de majesté

     

    I am !

    Je suis cri de l’homme tordu et chant de l’harmonie tout à la fois

    Crissement, froissement, je trotte au ras-du-sol

    Souris curieuse

    Je suis l’Heure qui sonne, je résonne dans le vide des tenèbres

    Rideau sombre, je foule la poussière insconsciente

    Je suis mouvement discret, je captive les esprits qui flânent

    Jambes qui s’étirent, j’arpente la surface de la planète ; j’en prends la mesure

    Exacte

    Je suis beauté du torse masculin, velouté de la peau et puissance des muscles

    J’ose, je suis allongement contre le sol

    Bleue, je cours sur la nuit qui se déploie

    Ma grâce émeut le bébé qui babille et soupire

    Je suis ébranlement sonore, vibration des squelettes

    Mon sourire s’inscrit sur les figures des vivants et des morts

    Plantée en terre, je suis appui qui soutient et relie au ciel

    Je suis orteils qui murmurent des choses à la guitare souterraine

    Mes racines sont traits de boue et raies de lumière

    Je suis diagonale en déséquilibre à laquelle monte la mélopée des femmes

    Déhanchement lascif, je provoque l’étincelle dans le regard

    Je suis présence au monde, palpitation intérieure, simple

    Croassements et rires, je me déploie sur les Hommes

    Glaciale et terrifiée, je suis monstre désarticulé, avide d’air et de tendresse

    Egarée au pays de nulle part, je suis bras qui implorent le ciel, mon hurlement est silence,

    J’ouvre la voie à l’expression de la vie

    Couchée, accroupie, débout, je suis chatte curieuse qui renifle

    J’aime à frotter mon nez contre les fleurs du violon

    Immobile, je m’enivre des mouvements jusqu’à rouler par terre

    Je suis doigt qui éprouve la consistance du monde

    Drôle, je suis piano qui traverse la salle pour jouer sur scène

    Costume gris, je suis père qui reçoit l’enfant et petit bonhomme qui se promène d’une planète à l’autre

    Voilée de rouge, je suis la dignité de la douleur de l’humanité ; je passe derrière le rideau mais je demeure

    Nue

    Je suis cette lenteur qui habille les corps de majesté

    Nœud rose sur le sol, je suis prosternation infinie devant les dieux en présence autour de moi

    Je suis yeux bridés qui voient bien au-delà de l’horizon

    Bouche ouverte qui respire, je suis l’air dans lequel tous se meuvent, lourds et agiles

    Je suis âmes qui habitent la clarté de chaque présence

    Chevelure soyeuse et courbes du corps, je suis Maat, déesse de la voûte céleste ; tremblante mais géante, je tiens en mon sein les nuits et les jours de l’humanité

    En peine, je suis flûte qui sanglote

    Puissante, je suis pieds : je tape au sol, la terre résonne par moi

    Clavier souterrain, mes arpèges s’élèvent, serpents dressés

    Je suis homme crispé, recroquevillé sur l’espace ; j’ouvre mes bras et l’univers poursuit son expansion

    Je suis agonie qui exulte, ruban rose relevé, femme-homme au fourreau de velours, merveille en petit short lamé, lyrisme de l’humain

     

    Piano, je suis battement du sang qui circule

    Masse d’êtres, je suis toi, je suis vous, je suis moi

    Je suis bras qui dansent, j’embrasse

    Je suis corps qui enjambent, je frôle

    Je suis une et je suis foule

    J’ai mille jambes, dix mille pieds, cent mille orteils !

    Je suis éléphant !

    Je barris du cri d’avant la parole

    Du fauteuil à la housse, je suis acrobate interplanétaire

    Savane, je vibre jusqu’à la moelle de chacun

    Reptile, je serpente de corps en corps, de ventre en ventre

    Je suis un et je suis multiple

    Mon énorme vibration roule sur les gorges offertes

    En lévitation, je nage parmi les étoiles qui peuplent nos regards

    Je suis victime de la cruauté insoutenable de l’Humain

    Je crie, muette, déglinguée, souffrante au bord du gouffre

    Je suis chapeau, gobé par le prince boa ; je deviens valise frémissante dans sa peau luxueuse, housse de contrebasse langoureuse

    Je suis plante de pieds ; envolée ou posée, je suis assurance d’être en vie

    Son, je suis onde qui enfle ; je soulève les océans et ravage les tympans !

    Ma voix de femme exhale les parfums de mes tripes ; je suis souffle qui vous est rendu

    Je suis muscles au repos, biceps élégiaques, sexes amoureux !

    Spasme, je suis jouissance musicale

    Chute suave, je suis coup de fouet sur corps de femme écorchée, habillée d’une robe à fleurs

    Je suis perdue entre le devant de la scène et l’arrière-plan de la vie

    Où est le ruban rose ?

    Je suis sonorités aborigènes ; mon pouvoir fait courir les rêves

    Enfant, adulte et vieillard, je traverse l’espace : le temps n’a pas de prise sur moi !

    Je suis mère qui traverse l’effroi du monde, mon enfant tout contre moi

    Et je suis enfant dans les bras de ma mère, pleinement confiant

     

    Anne-France

    Paris, 31 décembre 2012